Mort apparente
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Mort apparente

Nouvelles 1999


M
  Mort apparente
on grand-père est mort comme il a vécu. D'un seul coup. Sans demi-mesure...
12/06/1999
C
  La petite robe de couleur
e matin le froid tire sur la peau des visages et des nervures bleutées jouent comme des guirlandes de Noël...
12/06/1999
I
  Clés pour les enfants perdus
ci c'est l'enfer, mais je vais bientôt aller au paradis. C'est le commandant Hassad lui-même qui nous l'a dit...
12/06/1999
Prix 1999 de la nouvelle - prix littéraire « Gaston Welter » 1999

Mon grand-père est mort comme il a vécu. D'un seul coup. Sans demi-mesure ni compromission. Sournoise, la mort s'est glissée dans son dos un 12 de juillet. Elle l'a surveillé de loin au matin, le laissant se lever et débuter sa journée avec entrain. Le regard torve et la démarche calque, elle l'a suivi en haut du village puis l'a raccompagné à la maison. Il l'a bien fait suer en cette chaude journée d'été. Elle était obligée de le pister sous un soleil de plomb, elle dont la noire invisibilité lui chauffait l'échine. Il a dû lui en cuire de le voir ainsi gambader à droite et à gauche à quatre-vingt-un ans. Midi était son heure, bien qu'un instant elle crut n'y jamais parvenir. Pour un peu, c'est elle qui n'en réchappait pas. Le couloir de mosaïque était frais. Portes et fenêtres étaient ouvertes, comme c'est le cas lors des véritables étés. La maison était accueillante et mon grand-père s'y est réfugié avec plaisir. Il est monté s'attabler. Il était midi moins quelques oublis. Le couvert était mis. Dehors, les oiseaux piaillaient et de la poussière chaude s'envolait avec les brins de paille. Il y avait des bruits d'enfants qui jouent à vélo.

La mort, un moment étourdie et perdue à l'extérieur, pénétra à son tour dans la maison. Lentement, silencieusement, sans que l'on ne pût rien contre elle, pas même la sentir s'approcher, elle monta le grand escalier, passa les hauts rideaux du vestibule. L'un d'eux sembla frémir mais ce n'était qu'un courant d'air.
Elle marauda par l'entrebâillement de la porte puis investit la cuisine pour tout à coup s'arrêter net. Quelque chose n'allait pas. Mon grand-père n'était pas à la bonne place.
Elle avait rendez-vous avec lui plus à gauche, près du fourneau et de la caisse à bois. Lui n'était même pas encore assis à table.

« Tiens, je vais redescendre à la cave chercher une bouteille de pinard ! » s'exclama-t-il en joignant le pas à la parole. La mort crut défaillir.
Mon grand-père avait déjà avalé les premières marches qu'elle était à peine sortie de la cuisine.

Elle était au bord de la crise, livide, décontenancée, presque pâle. Elle qui a horreur de l'imprévu, sauf lorsqu'il esquisse ses noirs desseins, dut se retaper tout le trajet de la cuisine à la cave et vice versa, descendant et remontant l'escalier, maugréant, se prenant la faux dans les coins de portes et les rideaux.
Elle pensa devenir folle. Mais la mort n'a droit à aucune fantaisie. Elle tient trop à son silence. Mon grand-père déposa la bouteille sur la table et s'assit dans son grand fauteuil près du fourneau.
Et de la caisse à bois. La mort, essoufflée, courbatue et desséchée, s'appuya un bref instant sur le coin supérieur de la télévision.
Mon grand-père, ni fou ni muet, fronça légèrement les sourcils et la fit tressauter.

« L'écran est un peu trouble, tu ne trouves pas ? », lança-t-il à ma grand-mère qui préparait la salade. Elle lui répondit : « Non va, Jean « . Mon grand-père, Jean Malher, venait de fermer ses yeux, calé dans son fauteuil, les pouces dans ses bretelles.
Éberluée par tant d'audace et de mépris à son égard, la mort avait bondi à sa rencontre, de peur de n'être plus assez forte pour le combattre quelques dixièmes de seconde plus tard. Elle frappa du plus fort qu'elle put.
Mon grand-père ne broncha pas. Ses paupières demeurèrent closes. Son souffle s'assoupit. La mort resta plantée devant lui, étonnée et déçue.
Pendant que ma grand-mère téléphonait au médecin de famille, il dévisagea brièvement l'intruse.
C'était donc cela. Vu de l'autre côté, ça n'était pas si renversant. Il s'en était parfois douté.
A présent, il discernait.

Lorsque les secours arrivèrent et tentèrent plus que l'impossible, la mort était toujours là. Des fois qu'il lui prit une autre idée saugrenue. Par cette chaleur, elle n'aurait pu survivre, ou plutôt surmourir, à une incartade supplémentaire. La mort resta donc là, entre les objets et l'angoisse, entre les personnes et leurs ombres, pour s'assurer de la situation et torturer l'espoir. Elle eût aimé qu'il la suppliât, qu'il lui demandât un répit, une faveur. Rien. La mort ne put obtenir la moindre plainte, ne put exploiter le moindre signe de faiblesse. Jean Malher s'en allait d'un pas régulier, sans hésitation, la tête haute, comme il avait traversé cette matinée-là, comme il avait parcouru son existence. Une telle sérénité la fit enrager d'avoir agi si précipitamment en se sentant démasquée près de la télévision. Peut-être aurait-elle dû s'y prendre autrement pour ne pas avoir à essuyer tant d'indifférence ? Elle ne savait plus.

Lorsqu'on emmena mon grand-père sur un brancard, histoire de tenter une dernière folie dans une ambulance, je sais bien, moi, que Jean Malher était déjà occupé ailleurs. Peut-être décocha-t-il un dernier coup d'oeil distrait à ce remue-ménage trop concret. Vues du dessus, les choses sont toujours un peu plates. Les gens ont la tête sur terre. Les portières claquèrent. Les voitures rouges prirent le chemin de l'hôpital. Sur les trottoirs, la poussière d'été et la paille poursuivaient leur sarabande. Dans la cuisine, où tout était resté tel quel, on entendit un petit bruit. Un bruissement plus exactement. Entre la fenêtre et le téléviseur. C'était la mort qui venait de s'évanouir. Sans vie. Mon grand-père était parti avec la sienne.
Philippe Enselme © le Soleil se lève à l'Est - 12/06/1999 - Ville de Talange - Nauroy-Rizzo - micro-Momentum