Chronique primesautière
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Chronique primesautière

Factuel ? Virtuel ? Actuel !!!

Il y a, dans le consensus favorable exprimé autour des Autoroutes de l'Information une amorce d'aliénation pandémique. Ce réseau, il s'agit carrément d'un objet, ce réseau arachnéen présenté comme la panacée, symbolise tout à la fois le contact idéal de tous les individus de la planète via la découverte de leur média commun et le mythe du savoir total, de la connaissance parfaite; en d'autres temps on aurait parlé d'encyclopédie ! Il représente l'immersion dans l'enveloppe globale "des gens, des choses et des idées".
Naissance d'une tour de Babel inversée avec la réduction au singulier des langages de communications. Fourmilière à x milliards d'entrées au fond de laquelle chacun peut croire qu'il est un acteur de rêve.
Cette boule enveloppée d'un maillage serré, c'est la terre. Engrillagée.

Elle est idéalisée alors comme une sphère qui génère en sympathie une vibration autour d'elle. Le stade de l'unité retrouvé, de l'unité première, de l'unité nucléaire est ainsi approché. L'imagerie virtuelle nous en donne une représentation propre, sérieuse, rationnelle, une représentation qui parle a la tête. Chacun n'est plus sur un astre en perdition, mais dedans, dans le "grand tout". Ainsi, l'inquiétude individuelle face au destin et à sa solitude trouve ici une solution. Nullement une réponse didactique mais l'explication demandé. L'explication attendue, l'explication rassurante. Il n'y a plus que parties d'un ensemble, particules d'un objet tentaculaire. N'entre t'on pas ici dans le monde rêvé de l'intelligence artificielle envisagé non pas dans le sens de "fabriquée" mais dans celui de "générée" ?

Cet accroissement semble sans limite et l'architecte concepteur absent.
Le "moteur d'inférence" ne serait il pas consubstantiel au réseau ?
Est il exagéré de parler de "crypto-fondammentalisme" ? d'appeler ainsi cette immersion acceptée comme un succédané au bonheur ?
Ou sont passé les velléités individualistes des citoyens devant la normalisation que véhicule le progrès ?
Ne seraient-ils pas perdu dans l'arboretum génialogique ?

L'anarchiste se suicide dans sa quête d'indépendance totale. Il l'a recherche dans la recomposition sociale sur un modèle qu'on pourrait qualifier de granulaire ou groupusculaire. Les individus ne communiquent plus qu'avec les gens qu'ils choisissent, ils établissent des relations avec ceux qui sont potentiellement intéressant. Parallèlement, le réseau deviens autosuffisant, autoreproducteur. Il crée des besoins et une dépendance qu'il est le seul à pouvoir satisfaire. Cette expansion induit des agrégations nouvelles sur la base de "ils se ressemblent, ils s'assemblent". L'"other view" nécessaire à n'être pas con s'estompe. Chacun navigue sur les terres virtuelles d'une pureté relative, d'une pureté moléculaire, d'une pureté micro-nationale, d'une pureté à la mode de chez nous. N'y a t'il pas ici le risque de l'apparition d'une nouvelle féodalité ?
C'est une trame souple qui resserre son étreinte sur les hommes, une trame de fil de cuivre d'onde hertzienne, de fibre optique. N'oublions pas que l'esclave se caractérise par le port de chaînes; quelles soient façonnées dans l'acier ou forgées avec des ondes tressées.

La déviance commence à la brisure. Elle finit avec la reconnaissance. Le véritable original est nié par les autres. Sa non reconnaissance l'emmène sur les parkings de l'incompréhension et du rejet. Il n'y a plus de déviance puisque cataloguée et que tout alter ego trouve son modèle, son image ou son clone quelque part sur une branche du réseau. Il ne reste qu'une escalade dérisoire vers les excès de toutes sortes pour tenter d'exister. Ainsi la déviance est morte puisqu'épiphénomène recensé, ses moyens d'expressions sont canalisés. Ses ruades cataloguées. Ses théories systémisées. Le déviant n'est plus qu'une appoggiature lambda prise en compte par les calculs d'incertitudes.

Cette vision apocalyptique est pondéré par une vaste inégalité structurelle. Le macrocosme aura lui aussi ses exclus : des opposants qui le seront essentiellement pour des raisons économiques mais aussi culturelles avec en présence deux galaxies qui s'éloignent et se développent en parallèles.
Le déviant n'aura plus le problème de se situer dans une alternative puisque qu'elle n'existera pas pour lui. Son existence ne sera pas "contre" "en opposition" car il faut à tous ces qualificatifs une existence implicite.
Il ne sera pas. C'est tout.

Cette situation illustre le paradoxe de cette histoire. Il réside dans les énormes possibilités du réseau concernant l'éducation et l'information donc, a priori, positives. Malheureusement, un minimum d'analyse met en valeur l'accélérateur d'inégalité qu'il est.
Exemple d'Internet :
Deux réflexions communément admises réduisent le débats à une opposition rassurante :
. "Internet c'est la liberté"
. "On trouve le pire et le meilleur sur Internet" avec comme corollaire "on trouvera de plus en plus le pire, voyez la télé"...
Si seulement !!! comme tout serait simple :

Plusieurs récifs affleurent cette mer d'huile de "l'avis général" et de "l'air du temps". Des questions simples apparaissent, des doutes surgissent, une inquiétude globale croit chez celui qui change de belvédère. Il suffit de grimper sur sa télé, en quittant ses chaussures pour ne pas la salir et de regarder l'écran par dessus. Scoop : une seule face de l'engin est animé, tout le reste est noir.
Ces interrogations divers se nourrissent à la fois, de l'expérience de la presse, de l'influence de l'image, de l'histoire télévisuelle, de sa dérive et de cette pseudo démocratie nourrie de sondages à répétition, de l'interactivité mythique présenté comme l'avenir des médias.
Quid de l'équipement ? Prix et disponibilités des machines, des connections, des abonnements. Inégalité matérielle, culturelle etc.
Et la formation ! Tri des informations, choix des documents. Dans la jungle proposée, quelles sont les balises qui permettent de s'y retrouver ? Qui m'apprendra à slalomer, à décoder les images ? Je suppose une grammaire, aura t'elle son Grevisse ?

Quid de l'illusion ? Le livre devient image donc virtuel, l'interlocuteur devient pixel. Quels sont les moyens qui permettent de savoir si une chose a une existence tangible ? Doit elle l'avoir ?
Manipulation ? Gestion des noeuds, des serveurs, gestion des grands services ?
Quoi de l'arrivée de la publicité, de la surenchère inéluctable des distributeurs ?
Comment se créer son référentiel des documents, des hommes ? Qui est qui, de quoi est fait ceci, ou sommes nous ?
Comment prendre le temps d'approfondir tel ou tel sujet alors que toutes les informations y relatives sont proposées ?
Pourquoi essait on de nous persuader qu'il s'agit de l'outil idéal ?
. L'idée populiste qui voudrait qu'on donne à chacun les moyens de tout connaître
. L'idée concomitante qu'il y aura un écrémage plus féroce puisque nul n'est sensé ignoré ce qui peut être consultable.

Enfin !!! Inquiétudes d'un perplexe à répétition !
. Tout n'est pas perdu,
. je me plonge dans mon parchemin préféré sur mon écran multimédia. J'ai capturé une nouvelle démonstration du théorème de Fermât pendant qu'en haut à gauche dans une petite fenêtre Traci Lord branle du chef et Hubble contemple le tout en se grattant le miroir.

Notes

Avec l'aimable autorisation de la revue ecrisimg.jpg (directeur Jacques Chancel).
Cet article a été publié dans le numéro 6.
Nicolas Woerner © le Soleil se lève à l'Est - 05/08/1996 - Ville de Talange - Nauroy-Rizzo - micro-Momentum